| Qu'est ce
que la santé ? Comment
le massage peut il nous aider à mieux vivre ? L'article qui suit,
écrit par une équipe médicale spécialiste des personnes âgées,
permet de placer dans une perspective historique la vision que nous
avons de notre santé - dans un contexte dans lequel nous allons tous
être de plus en plus médicalement assistés, sans pour autant être
malades.
Évolution du concept
"La santé a remplacé le salut". "Comment allez-vous du
ventre", était au Moyen-âge la manière de s'aborder en ces temps
ou l'occlusion due à l'appendicite empêchant " d'aller du ventre
" causait la mort. Cette expression entraînait une réponse de
type "Bien, je ne suis pas malade, grâce à Dieu" au temps ou
sévissait la peste et où assurer le salut de son âme était le but de
qualité de sa vie. Actuellement la réponse au "Comment allez-vous
?" est souvent devenue "Ça va, mais j'ai des soucis
professionnels...". La maladie n'est plus seule en cause dans la
notion de santé, de qualité de la vie... L'absence de maladie est
devenue un droit, presque un dû... À notre époque, l'homme bien
portant est un malade qui s'ignore de moins en moins.
Bref survol de l'évolution de la notion de santé
Depuis la nuit des temps le souci premier des hommes est de se nourrir
et de se mettre à l'abri. Le néolithique a été un tournant : les
hommes sont devenus agriculteurs sédentaires. Des savoirs pluriels,
fonction des lieux géographiques, se sont alors accumulés au fil des
siècles et transmis oralement. Ils étaient orientés sur le prendre
soin de la survie de l'individu et du groupe car la précarité des
ressources alimentaires était partout présente et la naissance était
un passage à risque. L'expérience s'est accumulée et des savoirs
empiriques basés sur l'utilisation des plantes se sont précisés.
Transmis par tradition orale familiale au début, les écrits issus de
ces pratiques furent diffusés à l'université mais aussi par les
colporteurs qui parcouraient la France, jusqu'au début du XX° siècle.
En ces temps là, la santé était de bien se porter, sous entendu sur
ses jambes.
La première édition du Dictionnaire de l'Académie française, en 1694
mentionne entre autre au mot Santé : "Estat de celuy qui est sain,
qui se porte bien." On appelle, Billet de santé, l'attestation que
les Officiers ou Magistrats des lieux donnent en temps de peste, pour
certifier qu'un voyageur ne vient pas d'un lieu suspect.. Au 19ème
siècle s'ouvre l'ère pastorienne et la découverte des microbes va
modifier l'approche des risques de la vie : l'hygiène individuelle et
les actions sociales contre la diffusion de microbes permettait
d'entrevoir une vie sans maladie physique (tétanos, tuberculose,
typhoïde, etc.). La santé fut définie comme l'absence de maladie.
La découverte de la pénicilline et autres antibiotiques qui permettent
de guérir de nombreuses maladies conduit l'OMS, après la guerre de
1940/45, à définir la santé comme un " état complet de
bien-être physique, mental et social qui ne consiste pas seulement en
l'absence de maladie ou d'infirmité ". La population était
surtout rurale en ces temps là et l'environnement, naturel, n'était
pas un élément à intégrer dans la définition de la santé.
L'urbanisation croissante et les différences de développement
économique en fonction des lieux géographiques du monde, vont amener
à reconsidérer le rôle de l'environnement. René Dubos propose alors
une définition intégrant l'épanouissement de chacun dans le milieu ou
il vit.
La notion de "qualité de la vie" fait son entrée. Dans ce
cadre les médecins qui furent en première ligne pour les actions
d'hygiène individuelle et sociale au siècle dernier, ne sont plus les
seuls acteurs en lice pour promouvoir la santé.
Définitions de la santé
La santé est une ressource individuelle et collective. Elle se définit
d'abord en négatif par rapport aux notions de mal-être, maladie,
morbidité, douleur, déficience. C'est "la vie dans le silence des
organes" ; "lorsqu'on la possède on n'y pense plus"
(Haut comité de la santé publique, La santé en France rapport
général, 1994.) Si l'on y introduit une dimension sociale et
psychologique, alors la santé s'oppose également à l'incapacité, au
désavantage et au handicap.
Maladie :
altération organique ou fonctionnelle considérée dans son évolution
ou comme une entité définissable. (Petit Robert) ;
Morbidité : nombre de personnes malades ou nombre de cas de maladies
dans une population donnée à un moment donné ;
Déficience : altération d'une structure ou fonction anatomique
(déficience physique), physiologique (déficience sensorielle ou
viscérale) ou psychologique (déficience mentale). Il s'agit d'un état
temporaire ou permanent en référence à une norme biomédicale ;
Incapacité : réduction partielle ou totale de la capacité d'accomplir
une activité d'une façon considérée comme normale pour un être
humain ;
Handicap
: désavantage social conféré par l'incapacité et la déficience mais
aussi par un environnement défaillant : pour un individu, le handicap
est fonction des altérations de l'état de santé, des ressources
personnelles, de l'environnement personnel et collectif ;
Dépendance : on utilise le terme de dépendance lorsque les actes
élémentaires de la vie courante (se nourrir, s'habiller, se mouvoir,
etc.) nécessitent l'aide d'un tiers pour être effectués. Dans un tout
autre contexte l'on parle de dépendance à des produits toxiques.
La santé inclut une perception plus positive, recouvre désormais les
notions de bien-être et d'adaptation à l'environnement physique et
social. Cette approche dite perceptuelle renvoie au
"ressentir", à ce que G. Canguilhem appelle "la vérité
du corps" (G. Canguilhem, La Santé : concept vulgaire et
philosophique, Sables, Pin Balma, 1990.) Elle est éminemment subjective
et variable suivant l'époque, le lieu, le sexe, la catégorie sociale,
l'âge. Cette dimension "perceptuelle" est essentielle : c'est
à la population de dire comment elle juge sa santé. Cette perception
est déterminante : on sait l'influence sur la maladie du vécu de la
maladie. On peut s'étonner à cet égard du décalage qui existe entre
mesure objective et perception subjective de la santé : des personnes
âgées handicapées, des malades chroniques lourds jugent souvent leur
état de santé satisfaisant.
La santé, à notre époque, fait aussi référence à une recherche de
mieux-être. La demande de santé devient aussi une demande "de
corps performant" : beau, jeune, sportif, intelligent... La
médecine du "désir" illustrée notamment par les prouesses
de l'assistance médicale à la procréation et de la chirurgie
esthétique, est entrée en scène.
Le territoire de la santé évolue, il s'étend sous l'effet de la
médicalisation voire de la "médicamentation" croissante du
mal-vivre et des problèmes sociaux mais aussi avec l'apparition des
"bien portants, médicalement traités" : femmes enceintes,
jeunes enfants, femmes ménopausées, personnes âgées...
La définition de la santé en 1978 par l'OMS
"État complet de bien-être physique, mental et social qui ne
consiste pas seulement en l'absence de maladie ou d'infirmité".
Elle présente l'intérêt d'insister sur les différentes dimensions de
la santé. En envisageant l'aspect physique, psychique et social, elle
ne privilégie pas l'aspect purement somatique auquel se limite trop
souvent l'horizon médical. Elle véhicule une vision globale
multidimensionnelle de l'homme. Il a d'ailleurs été envisagé de
modifier la définition, en ajoutant une quatrième dimension: la
dimension " spirituelle ", le sens que l'on donne à sa vie.
Cette définition donne en outre de la santé, une vision positive ne
ramenant pas celle-ci à l'absence de maladie diagnostiquée. En cela,
elle démédicalise la santé. C'est aussi une définition exigeante et
dynamisante, car elle fixe un objectif très ambitieux. Cependant une
telle acception de la santé présente quelques inconvénients : elle
pousse la démédicalisation très loin en insistant sur l'aspect
purement subjectif de la santé. C'est le sujet et lui seul qui se dit
ou non en bonne santé, puisque c'est son "bien-être"
personnel qui définit la santé. Cette subjectivisation aboutit parfois
à des incohérences. On peut se sentir en complet bien-être physique,
psychique, social (et spirituel) et être atteint d'un début de cancer
; elle pousse l'exigence jusqu'à l'utopie. Le bien-être
"complet" peut-il exister ? Comment pourrait-on le connaître,
le mesurer ? Plus grave est le caractère "statique" de la
définition. La santé est moins un état, avec la connotation inerte,
voire végétative, que cela comporte, qu'un processus qui se déroule
dans le temps.
René Dubos à complété la définition de l'OMS en insistant sur
l'aspect adaptatif de la santé qui selon lui est "un état
physique et mental, relativement exempt de gêne et de souffrance, qui
permet à l'individu de fonctionner aussi efficacement et aussi
longtemps que possible dans le milieu où le hasard ou le choix l'ont
placé."
La vision de la notion de santé est entendue non seulement comme un
état, mais comme une réalité dynamique, inscrite dans les pratiques
et les discours de la société toute entière, une élaboration
psychologique complexe où s'intègrent en une image signifiante
l'expérience de chacun, les valeurs et les informations circulant dans
la société.
Quel est le rapport de notre société avec la santé ?
Comme le concept lui-même, la relation de la société avec la notion
de santé et de maladie est une construction sociale qui varie dans
l'espace et dans le temps. Ainsi que le montrent anthropologues et
sociologues (Foucault, Canguilhem, etc.), les interprétations et les
pratiques sociales autour du normal et du pathologique, du sain et du
malsain portent la marque des croyances et des idéologies. Dans la
France d'aujourd'hui se superposent des visions cosmogoniques et
religieuses de la maladie, malédiction divine ou au contraire
rédemption par la souffrance, et des approches psychologisantes ou
étroitement scientistes.
Le développement de la Sécurité Sociale, le progrès médical, la
médiatisation ont modelé le rapport de la population à la santé :
celle-ci est devenue une valeur (la santé a remplacé le salut), une
norme (" c'est pas normal d'être malade "), un droit à être
non seulement soigné, mais guéri ; droit à la sécurité (tout
accident financièrement réparé), droit à l'enfant (parfait de
surcroît), etc. Mais la diffusion des connaissances médicales, la
démocratisation des soins, les progrès du consumérisme ont aussi
développé la prise de responsabilité et l'implication des malades
dans leur traitement (regroupement des malades en associations, etc.).
L'évolution de la sphère privée (c'est au niveau du corps que la
santé se vit ; c'est autour du colloque singulier qu'est bâti le
système soins biomédical curatif) au domaine public est apparue dans
cette fin de siècle. La santé physique d'un individu dépend aussi de
la santé des autres (phénomènes de contagion) et d'un environnement
sain ; met en jeu le rapport des individus à la société (notamment en
termes d'adaptation, d'insertion et de réseaux d'entraide) et mobilise
des représentations sociales. Le champ collectif à une large place.
Le modèle de soins biomédicaux ne joue qu'un rôle limité sur le
niveau de la mortalité : il n'explique qu'entre 10 et 20 % des progrès
accomplis dans ce domaine depuis les années 1950. Même s'il permet
dans une certaine limite de retarder l'entrée en incapacité, de
diminuer la gravité des déficiences et de protéger la qualité de la
vie, son rôle dans "la santé" est surdéterminé. Une bonne
politique de santé ne consistera pas nécessairement à renforcer le
système de soins, d'autres actions extérieures au système sanitaire
proprement dit peuvent avoir un effet plus efficace sur la santé. Ainsi
ce sont les collecteurs d'égouts et le lavage des mains qui ont
éradiqué la typhoïde...
Une vision holistique de la santé
La santé doit être envisagée dans une vision globale de l'être
humain considéré comme un tout en osmose avec son environnement. Face
à l'expérience, chaque énoncé scientifique est tributaire du domaine
tout entier dans lequel il apparaît. Cette notion est loin d'être
nouvelle, elle est contenue notamment dans le concept oriental du Yin et
du Yang : on soigne une personne malade, pas seulement l'organe malade.
Pour M. Newman (M. Newman : Theory development in nursing, Philadelphia
FA Davis 1979), la vision holistique de la santé se résume en six
points :
1. Tout d'abord la santé comprend des états longtemps décrits en
termes de pathologie (ex : un diabétique qui a acquis la connaissance
de sa maladie et qui arrive à la gérer sera considéré en santé) ;
2. La plupart des états pathologiques peuvent être considérés comme
des manifestations de la manière d'être au monde d'une personne
(influence du stress, du deuil, de l'absence de communication) ;
3. La manière d'être au monde de la personne, qui se manifeste
finalement en tant que pathologie, existait avant le changement
fonctionnel ou structurel appelé maladie ;
4. La disparition de la maladie ne détermine pas nécessairement un
changement dans la manière d'exister de la personne. La maladie est un
message qui "prévient" de la nocivité de son comportement ;
5. Il se peut que, "être malade", représente pour la
personne la seule manière d'être au monde et de faire le point ;
6. La santé est le cheminement vers une augmentation de l'état de
conscience, de lucidité d'harmonie avec soi, avec les autres et avec la
société dans laquelle la personne vit.
La "qualité de la vie" a tendance à remplacer la notion
de "bonne santé"
" La qualité de vie, sous l'angle individuel, c'est ce qu'on se
souhaite au nouvel an : non pas la simple survie, mais ce qui fait la
vie bonne (santé, amour, succès, confort, jouissances) bref, le
bonheur... " Cette définition d'Anne Fagot-Largeault (1991) est à
l'image de l'évolution des sociétés occidentales. La majorité des
populations d'Europe et d'Amérique ont dépassé le problème de la
faim et de nouveaux besoins passent au premier plan.
La qualité de vie n'est pas seulement composée de données mesurables
par un observateur extérieur. Elle résulte d'un ensemble
d'appréciations objectives (le nombre de journées passées au lit, le
revenu alloué par la Sécurité sociale pendant la maladie) et de
données subjectives (l'impact de la maladie sur l'entourage perçu par
le malade, son besoin d'épanouissement personnel, ses attentes
concernant son traitement). Seul le sujet peut estimer sa qualité de
vie. Il n'y a aucun étalonnage possible en la matière, aucune norme,
aucune standardisation.
L'OMS (1993) tente de donner une définition mondiale de la qualité de
vie : "C'est la perception qu'a un individu de sa place dans
l'existence, dans le contexte de la culture et du système de valeurs
dans lesquels il vit en relation avec ses objectifs, ses attentes, ses
normes et ses inquiétudes. C'est un concept très large influencé de
manière complexe par la santé physique du sujet son état
psychologique, son niveau d'indépendance, ses relations sociales ainsi
que sa relation aux éléments essentiels de son environnement."
De "la bonne santé à tout prix", on est passé à une
relativisation de l'état physique, mental et social des individus.
Chaque maladie présente ses caractéristiques et donc ses conséquences
sur la qualité de vie du patient qui en est atteint.
28 septembre 1996
A propos des auteurs
Avec à leur direction le Dr Lucien
Mias, les soignants de l'Unité de Soins de Longue Durée
d'Aussillon, concernés par la vie des personnes âgées handicapées en
institution se sont attachés de 1988 à 1997, à faire émerger le
"prendre soin" jusqu'alors noyé parmi les "soins"
dits techniques. Leurs "recherches-actions" dans le domaine
gérontologique les a conduit à proposer un concept de soins reposant
sur des données de sciences humaines. Du concept a découlé une base
de soins de la personne âgée, être bio-psycho-social. Sur cette base,
des applications réalisables au quotidien ont été conçues avec peu
de moyens, dans le cadre d'un management participatif.
La lecture du livre relatant notre approche, "Pour un art de vivre
en Long séjour", a amené des soignants à venir voir sur place
s'il y avait cohérence entre le discours et les pratiques. Venus de
Nouméa, Tourcoing, Rennes, Nancy, Ajaccio... pour ne citer que les plus
éloignés tous ont souhaité qu'un site soit consacré à la pratique
du quotidien vécu afin de dialoguer à distance. Nous avons cherché un
tel site... Ne l'ayant pas trouvé, le Dr Mias a créé en 1997 le site Géronto
en Institution.
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de repères.
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